Ouarzazate il y a quatre siècles

Le plus ancien document retrouvé à Ouarzazate

un acte d’achat de palmiers daté de l’an 1000 de l’Hégire (1592), à Zaouiat Sidi Othmane
Le texte du document en français

« Louange à Dieu seul, et Son royaume est le seul qui demeure.
A acheté, par la permission de Dieu et Sa force, ‘Ali ben Mansour al-Warazazi‘, à la Zaouïa Sidi Othmane, du vendeur ‘Ali ben Ali Bouhou Ait Haddou al-Warazazi‘, à ‘Hess Tighremt‘, en ce temps, onze palmiers de différentes sortes et couleurs, chacun identifiable par son nom sans nécessité de description.
Le grand palmier se trouve au centre de son emplacement, dans l’enclos du jardin appelé Jnan al-Qaïd, connu comme appartenant aux Aït Haddou, avec deux autres palmiers situés à Fumm Sidi Hammou, dans la propriété des Aït Haddou, de même nature.
Et deux autres palmiers se trouvent près du sanctuaire du saint Sidi (…) dans la propriété des Aït Haddou.
Et un palmier au bord du chemin traversant Tighremt, dans la propriété des Aït Haddou.
Et un palmier à Bouzar, dans le grand enclos, dans la propriété des Aït Haddou.
Et un palmier dans Jnan Aït Mellek.
Et un palmier dans Jnan Aït Chaïb, au-dessus du chemin.

Le prix total de tout cela est de neuf riyals zaziens, pesant légèrement moins qu’un mithqâl.
L’acheteur reconnaît ce qu’il a acheté et le vendeur reconnaît ce qu’il a vendu, d’une vente valide, légitime et exécutoire, sans condition qui puisse l’annuler, que le temps s’allonge ou raccourcisse.

Telle est notre attestation pour eux, en date du troisième jour de Rabî‘ al-Thânî de l’an 1000.

Écrit par le serviteur de son Seigneur, ‘Abdallah al-Soussi,
attaché à la mosquée de la Zaouïa Sidi Othmane en ce temps. »

  1. Introduction

Dans mes recherches sur l’histoire de Zaouiat Sidi Othmane – ce petit village qui a porté la mémoire de mes ancêtres et de mon enfance – j’ai découvert un ancien document dont j’ai conservé une image claire. Dès ma première lecture, j’ai compris que j’avais devant moi un texte d’une importance historique majeure, non seulement pour une famille ou un village, mais pour l’histoire de toute la région de Ouarzazate.

Le document est daté de l’an 1000 de l’Hégire / 1592 de l’ère chrétienne, au cœur de la période saâdienne, sous le règne du sultan Ahmed al-Mansour al-Dhahabi. Cela en fait l’un des plus anciens documents locaux connus dans la région.
Ce n’est ni un texte religieux ni une lettre royale, mais un document à première vue simple : un acte d’achat de palmiers.
Pourtant, sa valeur dépasse largement son contenu immédiat ; il constitue une fenêtre ouverte sur la vie quotidienne, la propriété foncière, les liens familiaux, l’économie locale, les limites des jardins, et le rôle que jouait la zaouïa lorsqu’elle était un centre vivant et dynamique.


  1. Contexte du document et sa datation

Le document commence par la formule traditionnelle des actes adoulaires :
« Louange à Dieu seul, et seul Son royaume demeure. »
Puis il détaille l’opération de vente avec précision : l’acheteur, le vendeur, l’emplacement des palmiers, leur prix et la date de conclusion de la transaction.

La date indiquée est le troisième jour de Rabî‘ ath-Thânî de l’an 1000 de l’Hégire,
ce qui correspond au 18 janvier 1592.

Cette datation situe Zaouiat Sidi Othmane dans le contexte historique saâdien, à une époque où les routes, les caravanes et le commerce transsaharien étaient à leur apogée. Le document confirme que le mausolée du saint Sidi Othmane existait déjà il y a plus de 450 ans, et que le village n’était pas un simple hameau isolé, mais un centre doté de jardins, de limites bien définies et d’un système de propriété organisé.


  1. Les parties au contrat : familles et lignées

La lecture du document révèle clairement :

Acheteur :
‘Alî ben Mansour al-Warazazi

Vendeur :‘Alî ben Alî Bouhou Aït Haddou

Scribe et témoin :
‘Abdallah as-Soussi, attaché à la mosquée de la zaouïa Sidi Othmane

Ces noms ne sont pas de simples mentions administratives : ils constituent une preuve historique de la présence de familles warzazies établies dans la zaouïa depuis le XVIᵉ siècle :
les Mansour, les Haddou, les Aït Chaïb…

Cela confirme que le village n’est ni récent ni issu d’un déplacement tardif, mais qu’il possède des racines profondes, et que ses habitants actuels sont les descendants directs d’une chaîne continue de plusieurs générations s’étendant sur quatre ou cinq siècles.


  1. Les emplacements des palmiers… une carte du village au XVIᵉ siècle

L’un des aspects les plus remarquables du document est la précision avec laquelle il décrit les lieux où se trouvent les palmiers, comme si l’on lisait une carte dessinée par un adoul il y a 450 ans :

  1. Jnan al-Qaïd
  2. Foum Sidi Hammou
  3. À proximité du wali Sidi (…)
  4. Bouzar
  5. Jnan Aït Mllek
  6. Jnan Aït Chaïb

Certains de ces toponymes sont encore connus aujourd’hui, d’autres ont changé ou ont disparu.
Mais le document fournit une preuve matérielle d’un système de propriété structuré, de la présence de sanctuaires anciens (Sidi Hammou – Sidi Othmane – Sidi …), et de familles ou lignées qui se partageaient les jardins.

Ce n’est pas seulement un acte d’achat : c’est une carte historique.


  1. Le prix : neuf réaux… quelle était leur valeur ?

Le document mentionne que le prix est :

« Neuf réaux zaziyya, pesant moins qu’un mithqal »

Selon l’analyse économique :

Le « réal zazi » est en réalité le réal jazîrî, appelé ainsi en référence à la ville d’Algeciras (Al-Jazira Al-Khadra) en Espagne, où étaient frappées plusieurs monnaies.
Le réal espagnol valait environ 3 grammes d’or.

Ainsi :
9 réaux ≈ 27 à 30 grammes d’or

C’était une somme importante à cette époque, permettant d’acheter :

un bœuf de taille moyenne

ou 4 à 5 brebis

ou une quantité de blé suffisante pour plusieurs mois

ou le salaire d’un faqîh pendant plusieurs mois

Pour un agriculteur de Zaouiat Sidi Othmane, l’achat de 11 palmiers constituait un investissement majeur et durable.


  1. Les enseignements du document : que révèle-t-il sur l’histoire de la zaouïa ?

1) L’ancienneté de l’établissement humain
La datation de 1592 démontre que le village est ancien et qu’il constituait déjà un centre local depuis au moins cinq siècles.

2) L’importance de la zaouïa
La présence d’une mosquée, d’un adoul, de jardins, de routes et de sanctuaires indique que la zaouïa était un centre religieux et économique de la région.

3) Un système juridique local
L’usage d’un acte conforme au droit malékite prouve l’existence d’un cadre légal reconnu, avec des adouls et des scribes.

4) Les jardins et les palmiers
Le palmier était un capital agricole essentiel, révélant la nature de l’économie oasienne avant l’époque moderne.

5) Les noms des familles
Le document conserve les noms de lignées locales :
Aït Haddou – Aït Chaïb – Aït Mllek – al-Warazazi – as-Soussi.


  1. Pourquoi ce type de documents est-il important ?

L’histoire de Ouarzazate a encore besoin d’être écrite du point de vue de ses propres habitants, car la majorité des récits disponibles proviennent de sources extérieures à la région, qu’il s’agisse des rapports d’officiers et d’administrateurs ou des écrits de voyageurs et de chercheurs étrangers. Cela n’enlève rien à la valeur de ces sources, qui demeurent essentielles pour comprendre le passé, mais leur lecture ne devient pleinement signifiante que lorsqu’on les confronte aux témoignages locaux, aux actes juridiques traditionnels et aux matériaux qui préservent la mémoire interne de la région.

De tels documents offrent une histoire claire, sans exagération, et constituent des témoins vivants du quotidien de nos ancêtres, portant des informations que l’on ne trouve pas dans les ouvrages historiques. Ils jouent également un rôle fondamental dans la reconstitution des lignages familiaux et des liens qui les unissent.

Ce corpus documentaire local représente une matière scientifique permettant de redessiner la carte historique de Ouarzazate avant l’époque moderne.

C’est une histoire écrite avec une encre qui ne sèche jamais.


  1. Conclusion

Ce document n’est pas une simple feuille ancienne.
C’est une voix venue de l’année 1000 de l’Hégire, affirmant que Zaouiat Sidi Othmane était un village vivant, organisé et prospère, où les habitants écrivaient, commerçaient, témoignaients, cultivaient et protégeaient leurs jardins et leurs palmiers.

Redécouvrir de tels documents, c’est restaurer la mémoire authentique de Ouarzazate… une mémoire qui attend toujours d’être écrite comme il se doit.

Je continuerai, autant que possible, à rassembler ces fragments, pièce après pièce, afin de reconstituer une image historique fidèle de notre zaouïa et de notre région.

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