- Introduction

À l’origine, le nom Ouarzazate n’était pas celui d’une ville, mais une désignation topographique précise d’un cours d’eau. Dans la langue amazighe locale, il est composé de «war» et «zazat», signifiant «sans bruit». L’expression renvoie à l’endroit où le lit de l’oued s’élargit, après avoir traversé le passage étroit venant d’Aït Zineb, ce qui adoucit le bruit de son écoulement avant qu’il ne se resserre de nouveau en direction du Drâa. Plusieurs actes notariés anciens confirment cette acception géographique en mentionnant explicitement «Oued Ouarzazate», longtemps avant l’apparition de la ville moderne. La croyance populaire postérieure qui interprète «war zazat» comme «la ville silencieuse» n’est en réalité qu’un prolongement de ce sens primitif lié à l’oued.

Pendant des siècles, Ouarzazate désignait un espace composé de douars situés le long de l’oued, comme le montrent divers actes locaux et sources historiques. Il ne s’agissait pas d’un centre urbain, mais d’un vaste espace traversé par les voyageurs, et ponctué de sanctuaires et de zawiyas tels que « Sidi Othman », « Sidi Abderrahman Oul Haj », « Sidi Daoud », « Lalla Acha Oult El Hassan », entre autres.
Le nom apparaît dans des sources très éloignées dans le temps :
chez Abû ‘Ubayd al-Bakrî au XIᵉ siècle dans Kitâb al-Masâlik wa-l-Mamâlik, chez Mohammed ben Nacer al-Dra‘i au XVIIᵉ siècle dans al-Riyâhîn al-wardiyya, puis chez Charles de Foucauld à la fin du XIXᵉ siècle dans Reconnaissance au Maroc. Enfin, Ouarzazate prend une dimension nouvelle au début du XXᵉ siècle avec l’instauration du Bureau des Affaires indigènes, tel que l’expose Ibrahim Yassine dans son ouvrage Le sud du Haut Atlas sous domination française et les caïds Glaoua.
Cet article propose une lecture croisée de ces sources afin de comprendre comment le nom «Ouarzazate» est passé d’un oued à un large espace social, puis à une ville.
- Ouarzazate dans al-Masâlik wa-l-Mamâlik d’Abû ‘Ubayd al-Bakrî (XIᵉ siècle)

La mention de Ouarzazate chez al-Bakrî constitue l’une des plus anciennes références écrites à ce nom. Elle apparaît dans la description de l’itinéraire reliant Sijilmassa à Aghmat, où il énumère plusieurs régions et oueds successifs empruntés par les caravanes. Il cite alors : «… Ouarzazat, qui appartient aux Haskoura…», indiquant qu’il s’agissait d’un espace rattaché au territoire tribal des Haskoura, et non d’un centre bâti.
Al-Bakrî ne décrit ni population spécifique ni urbanisation, ce qui confirme que «Ouarzazate» désignait alors un espace lié au passage de l’oued, et non une ville. Cette référence brève demeure néanmoins le plus ancien témoignage médiéval du nom.
- Ouarzazate dans al-Riyâhîn al-wardiyya de Mohammed ben Nacer al-Dra‘i (XVIIᵉ siècle)

Dans son récit de voyage entre Tamgrout et Marrakech, Mohammed ben Nacer al-Dra‘i évoque Ouarzazate tant à l’aller qu’au retour. Son témoignage est précieux, car il décrit la région en connaisseur des pistes du Sud, notant ce qu’il voit avec précision.
Il rapporte qu’il descendit dans un douar de «Bourzazat», où il trouve une source abondante et un marché animé tenu le jeudi. Ses observations sur le palmier, les cultures et les habitants montrent clairement qu’au XVIIᵉ siècle, Ouarzazate était un espace rural formé de villages dispersés, liés au cours de l’oued et aux passages naturels.
Il n’y a aucune mention d’une ville appelée Ouarzazate, mais bien d’une zone vaste où il passa la nuit, observa les cultures, les eaux et le marché — très probablement le marché du Khémis de la Zawiya Sidi Othman, principal souk de la région durant des siècles.
Le témoignage d’al-Dra‘i confirme que Ouarzazate, avant le XXᵉ siècle, n’était qu’un espace de douars organisés autour de l’oued.
- Ouarzazate dans Reconnaissance au Maroc de Charles de Foucauld (fin XIXᵉ siècle)

Bien que Charles de Foucauld n’ait pas pénétré dans le centre actuel de Ouarzazate, son passage le long de l’oued Idermi lui permit d’observer plusieurs villages du domaine de «Ouarzazate». Il offre ainsi une description détaillée et fiable de la structure rurale des oasis avant l’ère moderne.
Il indique que la région de Ouarzazate se compose de trois ensembles de villages, qu’il énumère avec précision, en indiquant pour chacun la rive de l’oued où il se trouve. Il cite la Zawiya Sidi Othman comme «grand village de 300 familles», ce qui constitue l’une des attestations occidentales les plus claires de son importance avant la période coloniale.
Foucauld ne décrit pas une ville, mais un vaste ensemble d’oasis comprenant des villages tels que Tamassint, Tifeltoute, Tabount, Tikmi-N’Jdid, etc. Il note également que le principal marché de la région est le Khémis de Sidi Othman, centre économique majeur.
Il mentionne enfin l’existence de plusieurs mellahs juifs répartis dans les douars du bassin de l’oued, révélant une diversité sociale et culturelle importante à la veille du XXᵉ siècle.
Son témoignage confirme que Ouarzazate était un espace oasien étendu, vivant de l’agriculture et du passage des caravanes, sans aucun centre urbain autonome.
- Ouarzazate chez Ibrahim Yassine : d’un espace tribal à un centre administratif (XXᵉ siècle)

Dans les premières archives coloniales, Ouarzazate n’apparaît pas comme une ville, mais comme un vaste espace tribal relevant surtout d’Aït Ouaouzguit et des groupes voisins. Sa position stratégique, au carrefour de pistes majeures, en fait un pivot essentiel dans les plans français d’occupation du Sud de l’Atlas après 1920.
Ibrahim Yassine montre que le choix de Ouarzazate pour accueillir un Bureau des Affaires indigènes n’était pas fortuit. Le lieu reliait Marrakech au Drâa, au Souss et au Tafilalet, et constituait le «cœur du domaine» du caïd Hammou, figure locale influente.
Après plusieurs années de travail depuis le bureau de Telouet, l’administration française décida d’ouvrir un second bureau à Ouarzazate. Dès la fin de 1927 et le début de 1928, la construction du bâtiment administratif commence. En juillet 1929, un décret transforme officiellement Ouarzazate en «centre de cercle» (chef-lieu), doté d’un rôle administratif direct sur les tribus voisines.
Cet acte marque le véritable point de départ de la ville moderne. La création de routes militaires-administratives et l’installation du bureau ont progressivement donné forme à un nouvel espace urbain.
- Conclusion

L’étude des sources — du XIᵉ au XXᵉ siècle — montre un processus clair : Ouarzazate n’est pas née comme une ville classique construite autour d’une kasbah ou d’un noyau ancien. Le nom renvoyait d’abord à un lieu topographique du cours d’eau, puis à un espace rural composé de douars, avant de devenir une entité administrative au début du XXᵉ siècle.
L’émergence de la ville est donc le résultat d’une transformation progressive façonnée par la géographie, les routes, les pratiques sociales, puis par les décisions coloniales. C’est cette trajectoire singulière qui fait de Ouarzazate un cas remarquable dans l’histoire urbaine du Sud marocain.
