Le Souk Khmiss Sidi Othmane

  1. Introduction

Avant que la ville de Ouarzazate n’apparaisse avec ses traits modernes, il n’existait qu’un seul lieu où se rassemblaient les habitants des douars et des zones environnantes : le souk du jeudi de Sidi Othmane. Un marché animé chaque semaine par la rencontre des caravanes venues de Marrakech, du Drâa, du Dadès et de Taznakht. On y trouvait toutes sortes de marchandises : céréales, dattes, laine, ainsi que les bijoux, étoffes ou couvertures apportés par les commerçants selon les saisons. C’est aussi là que se réglaient les différends et se concluaient les transactions.

Le marché n’était pas seulement une journée de commerce ; il constituait le cœur battant de Ouarzazate avant la construction des routes administratives et des ksour modernes. Il fut mentionné par Mohammed ben Nasser ad-Dir‘i au XVIIe siècle, puis décrit plusieurs siècles plus tard par Charles de Foucauld comme le plus grand marché de la région.

Cet article tente de restituer l’image de ce souk ancien : comment est-il né ? Quel était son rôle ? Et comment rassemblait-il Ouarzazate avant la naissance de la ville ?


  1. Localisation et nature du marché

Le souk du jeudi de Sidi Othmane s’est développé dans un lieu présentant des caractéristiques géographiques et sociales qui en faisaient un centre naturel de rassemblement dans la région de Ouarzazate, avant l’apparition de la ville moderne. La zaouïa se situe en effet au carrefour de nombreux douars situés sur les deux rives, et domine les chemins reliant la région à Marrakech, au Drâa, au Dadès et à Taznakht. Grâce à cette position centrale, l’accès au souk était facilité depuis toutes les directions.

La présence de la zaouïa fut déterminante dans la stabilité et la croissance du marché. La zaouïa de Sidi Othmane n’était pas un centre de pouvoir, mais un symbole de stabilité et de sécurité pour toute la région ; son sanctuaire était respecté, les conflits y étaient réglés et marchands comme nomades s’y sentaient en sécurité. Cette dimension spirituelle et sociale explique pourquoi la zaouïa a accueilli le plus ancien et le plus important marché de la région de Ouarzazate, comme cela était courant dans les régions du Sud où les zaouïas constituaient des espaces neutres favorisant les grands rassemblements hebdomadaires.

Les centres traditionnels du pouvoir local étaient répartis entre Taourirt, Tamsla et Tifoultout, représentant l’autorité des notables. La zaouïa de Sidi Othmane jouait un rôle tout autre : médiation, hospitalité, régulation coutumière et sécurisation de l’activité commerciale.

L’emplacement du marché fut choisi précisément parce qu’il se trouvait sur l’un des principaux itinéraires caravaniers reliant Marrakech, via Telouet, aux régions du Drâa, du Dadès et de Taznakht. Le souk devint ainsi peu à peu un véritable carrefour reliant habitants des deux rives, nomades des plateaux et marchands de l’intérieur.

Grâce à cette situation, à ces itinéraires et au rôle organisateur de la zaouïa, le souk du jeudi de Sidi Othmane demeura le cœur économique et social de Ouarzazate, bien avant la création de la ville.


  1. Khmiss Sidi Othmane selon Mohammed ben Nasser ad-Dir‘i (XVIIe siècle)

Le témoignage de Mohammed ben Nasser ad-Dir‘i dans ar-Riyâhîn al-Wardiyya constitue l’une des preuves les plus claires de l’existence du souk du jeudi de la zaouïa de Sidi Othmane et de l’extension du territoire nommé « Warzazat » au XVIIe siècle. Le cheikh y fit halte près du village et décrivit avec précision les éléments naturels du lieu :

« … en face du village où nous avons campé à Warzazat se trouve une source dont l’eau douce et limpide coule légèrement… elle se déverse dans un bassin où elle s’accumule… »

Cette description révèle une structure hydraulique locale composée d’une source et d’un bassin, éléments fondamentaux pour la sédentarisation rurale et agricole de la région. Il ajoute :

« … et on y trouve de nombreux palmiers, semblables à ceux de la vallée du Drâa… »

Cela indique que Warzazat était déjà un espace oasien, rattaché traditionnellement à l’univers du Drâa.

Mais le passage le plus important concerne le souk :

« … il s’y tient un grand marché, animé le jeudi, où viennent des gens de contrées lointaines, et nul ne peut disperser la foule qui s’y rassemble… »

Cette phrase est décisive : elle prouve que le souk du jeudi existait déjà bien avant le milieu du XVIIe siècle, qu’il était organisé et attirait habitants, nomades et gens du Drâa, du Dadès, de Taznakht et d’ailleurs.

Ad-Dir‘i mentionne également :

« … nous sommes entrés à Warzazat… et avons passé la nuit chez notre ami le moqaddem Sidi ‘Ali ben Ibrahim… et des étudiants m’y récita quelques Cantiques… »

Ce témoignage montre que Warzazat n’était pas un simple lieu de passage, mais un espace doté de zaouïas, d’étudiants, d’hospitalité et d’une vie culturelle. La zaouïa de Sidi Othmane y apparaît comme point d’ancrage social et spirituel majeur.

Ainsi, au XVIIe siècle, Warzazat se structurait déjà autour de trois piliers :

Le oued – la zaouïa – le souk

Trois éléments qui ont façonné l’identité du territoire bien avant la naissance de la ville moderne.


  1. Khmiss Sidi Othmane selon Charles de Foucauld (fin XIXe siècle)

Dans Reconnaissance au Maroc, Charles de Foucauld fournit l’une des descriptions les plus détaillées du marché de Sidi Othmane à la fin du XIXe siècle. Sa traversée du bassin oasien de Ouarzazate ne le mena pas à une « ville » – qui n’existait pas encore – mais à un ensemble de villages et d’oasis dispersés sur les deux rives du oued, organisés autour de la zaouïa et du marché.

Foucauld décrit Warzazat comme un ensemble de trois groupes de villages, séparés et unis par le cours de l’oued. Il les énumère un à un, indiquant leur localisation, ce qui illustre le caractère profondément rural du territoire. Au centre de cet ensemble, la zaouïa de Sidi Othmane apparaît comme le principal pôle de peuplement :

« Un grand village d’environ 300 familles »

Ce chiffre est significatif : il confirme l’importance démographique du lieu, et montre que la zaouïa n’était pas seulement un centre religieux, mais un véritable noyau social et économique.

Foucauld mentionne clairement le marché du jeudi de Sidi Othmane comme le plus grand de toute la région. Il attirait les habitants des deux rives du oued, ainsi que les gens du Drâa, du Dadès, de Taznakht et d’Aït Ouaouzguit. Le marché remplissait plusieurs fonctions : échanges hebdomadaires, approvisionnement des villages et articulation des circuits caravaniers.

Il signale également la présence de plusieurs mellahs juifs dispersés dans différentes localités, attestant de la diversité sociale et culturelle du souk.

Son témoignage confirme donc que le souk du jeudi constituait le cœur économique de la région avant la fondation de la ville, jouant le rôle de « marché central » en l’absence d’infrastructures urbaines.


  1. Le souk dans les documents locaux

A. Registre de 1926

Parmi les sources locales, un registre daté du 6 Ramadan 1344 / 11 mars 1926, conservé à la zaouïa de Sidi Othmane, consigne les achats de Sidi Mohammed ben Mohammed al-Mazwar lors du souk.

Ce document, modeste mais d’une grande valeur ethnographique, détaille des catégories d’habits : différents types de djellabas, d’izar, de balgha, de tissus de soie… avec des quantités et des prix précis. Il reflète les pratiques de consommation, les biens disponibles sur le marché, et la culture matérielle locale.

B. Document de la même année : liste des marchandises arrivées de Marrakech

Un autre document daté du 27 Cha‘bân 1344 / mars 1926 énumère les produits acheminés de Marrakech vers Ouarzazate par les caravanes : céréales, paniers, savon, pignons, pommes de terre, légumes européens, mandarines… ainsi que des matériaux de construction comme les carreaux de zellige.

Une note indique :

« Le reste des bêtes porte le zellige »

Ce qui révèle l’acheminement de matériaux pour les premiers chantiers à Ouarzazate avant la création du centre administratif en 1929.

L’ensemble confirme le rôle du souk comme point de distribution majeur entre Marrakech et les villages de la région.


  1. Fonctions économiques et sociales du souk

A. Fonctions économiques

– Approvisionnement des villages en denrées essentielles.
– Échanges interrégionaux entre Drâa, Dadès, Taznakht, Aït Ouaouzguit et zones nomades.
– Animation des itinéraires caravaniers reliant Marrakech au Sud.

B. Fonctions sociales

– Arbitrage coutumier et règlement des conflits.
– Sécurité grâce au prestige de la zaouïa.
– Rencontres, alliances, transmission d’informations.

C. Fonction culturelle

– Présence d’étudiants et d’activités savantes.
– Rôle éducatif de la zaouïa.

Le souk matérialisait ainsi la cohésion d’un espace rural dépourvu d’urbanisation.


  1. Conclusion

Le parcours historique du souk du jeudi de Sidi Othmane montre qu’il fut bien davantage qu’un lieu d’échange commercial : il fut la porte d’entrée de Ouarzazate dans l’histoire. Depuis le XVIIe siècle, il rassemblait habitants, nomades et caravanes, et structurait la vie économique et sociale du bassin.

Au tournant du XXe siècle, l’installation du centre administratif français entama la transformation du territoire vers l’urbanisation, reléguant progressivement le rôle du marché traditionnel. Mais son importance historique demeure, puisqu’il fut le premier noyau économique, social et culturel où se cristallisa la communauté de Ouarzazate.

Restituer l’histoire de Khmiss Sidi Othmane, c’est revenir aux racines d’un espace avant la naissance de la ville : ses pratiques, ses circulations, ses échanges, sa mémoire.


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