- Introduction
Les ressources en eau à Ouarzazate constituent l’une des clés essentielles pour comprendre l’histoire de l’urbanisation et des modes de vie traditionnels de la région. Dans un environnement aride, marqué par de fortes variations climatiques, l’eau n’était pas un simple élément naturel : elle formait le centre d’une organisation sociale et économique minutieuse, qui définissait les modes d’appropriation, les règles d’irrigation et les stratégies de gestion foncière. Les documents locaux et les récits des voyageurs des siècles passés montrent que la rareté de l’eau générait des défis permanents, et que la réflexion collective sur l’irrigation et la répartition des parts faisait partie intégrante de la vie quotidienne.
Ces conditions ont donné naissance à un système structuré de détermination de la propriété de l’eau destinée à irriguer les parcelles agricoles, qu’il s’agisse de parts temporelles ou de droits hérités. Elles ont également produit des coutumes rigoureuses qui réglaient l’accès à l’eau, fixaient les horaires d’irrigation et définissaient les responsabilités de chacun. Ces règles n’étaient pas de simples solutions pratiques, mais une structure sociale complète où intervenaient la communauté, les notables et les représentants des lignages, et où l’ensemble était encadré par des normes coutumières, morales et religieuses.
Étudier la propriété de l’eau et le système d’irrigation à Ouarzazate ne revient donc pas seulement à revisiter un héritage technique. C’est un moyen de comprendre comment la société locale a bâti sa relation avec la nature, et comment elle a transformé une ressource limitée en un système durable de coopération, de régulation et de production qui a perduré des siècles. L’analyse de ces modèles traditionnels permet d’éclairer plusieurs aspects de l’histoire sociale et économique de la région, tout en soulignant le rôle déterminant joué par l’eau dans la formation de son organisation territoriale et culturelle.
- Contexte géographique et historique de Ouarzazate
Ouarzazate se situe dans un espace caractérisé par la rareté et la variabilité saisonnière des ressources en eau, où le climat semi-aride conditionne toute activité agricole ou urbaine. Les villages et les ksour se sont généralement implantés à proximité des oueds et des cours d’eau saisonniers, permettant ainsi de bénéficier des crues périodiques et des rares sources locales, principales origines de l’eau. Plusieurs zones de Ouarzazate présentent des réseaux d’irrigation anciens, issus de petites sources ou de cours temporaires, que les habitants distribuaient selon un système précis garantissant l’utilisation optimale de chaque goutte d’eau.
La région dépend d’une diversité limitée de ressources hydriques : quelques sources locales à faible débit, des crues saisonnières du oued Ouarzazate, et des seguia minutieusement creusées pour acheminer l’eau sur différentes distances. Cette situation a poussé, historiquement, les habitants à concevoir des systèmes relativement complexes pour contrôler le parcours de l’eau et la répartir. Ces systèmes partagent certains principes avec ceux des oasis du Sud-Est marocain, tout en présentant des spécificités locales liées à la topographie et à la façon dont les ksour et les douars se sont implantés.
L’histoire de l’irrigation à Ouarzazate révèle ainsi un processus cumulatif : les seguia ont changé de forme au fil des époques et des conditions climatiques. Avec le temps, un réseau de canaux s’est développé, s’adaptant aux pentes naturelles et aux besoins agricoles. Ces canaux étaient entretenus et reconstruits au rythme des crues et de l’épuisement des sources. Ce caractère évolutif montre que le système d’irrigation n’était pas une technique figée mais un composant d’une histoire sociale qui se réinventait selon les ressources disponibles. Cela se lit encore aujourd’hui à travers la persistance de certains noms de seguia et leurs fonctions traditionnelles.
- Structure sociale de la propriété de l’eau et lien avec les seguia
A – Mécanismes de répartition de l’eau
La propriété de l’eau à Ouarzazate est indissociable des seguia qui l’acheminent vers les champs du douar. La seguia n’est pas seulement un canal d’irrigation : c’est un cadre organisationnel reliant les parcelles du village, et matérialisant les relations qui définissent les droits d’accès à la ressource. L’observation des réseaux locaux montre que la propriété de l’eau se distribue souvent selon des tronçons spécifiques de la seguia ou selon des parts temporelles au sein du « tour d’eau », faisant du canal un véritable support des droits hérités ou acquis.
B – Structure matérielle des seguia
Parmi les principales seguia des terres agricoles de la Zaouïa Sidi Othmane, on peut citer :
« Targa n Sidi Athman », nommée ainsi parce qu’elle passe près du mausolée du saint Sidi Othmane.
« Targa n Tamzaourout », probablement dérivée de Tamzwarout (« la première »), parce qu’elle serait l’une des plus anciennes seguia du village.
« Targa n Bouslan », construite par l’administration française vers 1936, « Pouzzolane » est un matériau volcanique mélangé au ciment pour améliorer la résistance de l’ouvrage. Elle est également appelée localement « Targa n Ormmoui » (« la seguia du chrétien »).
Les noms des seguia à Ouarzazate, comme dans d’autres oasis du Sud-Est, portent des dimensions historiques et sociales ; elles sont souvent liées à un sanctuaire, un lieu reconnu ou un groupe tribal, ce qui les inscrit dans la mémoire collective. Une seguia peut également desservir plusieurs douars, comme Targa n Tarmikt, avec une répartition précise des droits selon les superficies irriguées. Il en résulte des formes imbriquées de propriété : individuelle, familiale et communautaire.
Parfois, la seguia est divisée en tronçons dont la valeur varie selon la proximité de la prise d’eau et la force du débit. Ces différences engendrent des droits d’accès inégaux, et le réseau d’irrigation devient alors une carte vivante des rapports de propriété et des équilibres sociaux au sein du douar.
C – “Aggoug”
La plupart des seguia de Ouarzazate commencent par une structure locale appelée “Aggoug”, un barrage de terre construit en travers du cours d’eau pour en relever le niveau et permettre son entrée dans la seguia principale (Imi n Targa). Ce barrage est réalisé collectivement et doit parfois être reconstruit après les crues, ce qui témoigne du caractère coopératif de l’agriculture locale. Depuis ce point initial, la seguia se divise en canaux secondaires suivant des pentes naturelles soigneusement exploitées.
D – Sanctions et amendes (“Azzaïn”)
Le respect du tour d’eau constitue un principe fondamental du système. Toute infraction — ouverture anticipée de l’eau ou dérivation clandestine — est perçue comme une atteinte au droit collectif. Les sanctions, appelées “Azzaïn”, peuvent prendre la forme d’amendes ou de travaux supplémentaires d’entretien de la seguia (Hadd essaym). Dans certains cas, l’auteur de l’infraction peut être temporairement privé de sa part d’eau.
- Sources et documents
La documentation relative à l’histoire de l’eau à Ouarzazate constitue une source essentielle pour comprendre l’évolution des droits hydrauliques, qu’il s’agisse du cadre coutumier ancien ou de la phase marquée par l’introduction d’ouvrages modernes. Bien que les documents anciens concernant la vente ou la transmission des parts d’eau restent rares, les archives juridiques et administratives disponibles offrent une vision cohérente du développement de ce système.
A – Document juridique ancien (1262 H / 1846)

Un document daté de la fin de Chaabane 1262 H (1846) constitue l’un des témoignages les plus importants. Il s’agit d’un acte autorisant le passage permanent de la seguia “Tamzaourt” à travers un terrain appartenant à Abdallah ben Ali Al-Hiyane, au bénéfice d’un groupe de la Zaouïa Sidi Othmane : Mohammed ben Ibrahim, Mohammed ben Ali, Lhoucin N’ait Chaïb et Lhassan d’Aït Ichou.
Cet acte accorde à la communauté un droit perpétuel de passage de la seguia dans la propriété privée, en échange de vingt mithqals d’argent, affirmant ainsi la possibilité de vendre et d’acheter des droits hydrauliques. Il prévoit également la reconstruction ou la déviation de la seguia à l’intérieur du terrain si elle venait à être endommagée par une crue. Les limites du terrain sont décrites avec précision, tout en garantissant au propriétaire la jouissance totale du reste de sa parcelle.
Ce document constitue une preuve importante que la seguia n’était pas seulement un canal, mais un élément porteur d’une valeur juridique, sociale et économique, susceptible de créer des droits permanents au-delà de la simple propriété foncière.
B – Documents administratifs modernes
D’autres documents du XXᵉ siècle reflètent l’évolution du système traditionnel vers une gestion plus technique :
- Tableaux des jours d’irrigation et des surfaces irriguées

Une archive administrative répertorie la répartition des jours d’irrigation entre les douars, en maintenant le principe ancien du tour d’eau, mais sous forme de calendrier officiel.
- Ouvrage hydraulique du barrage de Tifoultoute (1936)

Une autre archive décrit la construction du barrage de dérivation de Tifoultoute, édifié en 1936 en maçonnerie et en béton. Cet ouvrage n’a pas remplacé les dispositifs traditionnels comme l’“Aggoug”, mais les a complétés, créant un système hybride où l’ingénierie moderne coexiste avec les techniques anciennes.
C – Signification de ces documents
Phase traditionnelle : droit de l’eau fondé sur la coutume et confirmé par des actes juridiques.
Phase de modernisation : introduction de l’ingénierie hydraulique et formalisation administrative du tour d’eau.
Continuité : malgré les transformations, les principes du partage, du passage de la seguia et du droit d’usage sont restés intacts.
- Conclusion
L’étude du parcours historique de l’eau à Ouarzazate révèle que cette ressource limitée a fondé un véritable système social, reposant sur la coopération, les équilibres internes et une organisation coutumière élaborée. La rareté de l’eau a façonné des formes strictes de propriété hydrique : parts temporelles, droits de passage et tracés de seguia transformés en structures juridiques, économiques et sociales.
Les seguia — qu’elles soient anciennes comme celles de la Zaouïa Sidi Othmane ou présentes dans d’autres zones — apparaissent ainsi comme le cœur du système : à la fois canal d’irrigation et institution sociale. L’acte de 1262 H prouvant le droit de passage de la seguia “Tamzaourt” illustre la profondeur et la précision de ce mode d’organisation. Il montre la capacité de la société locale à élaborer des droits hydrauliques durables, équilibrés et reconnus.
Les documents administratifs du XXᵉ siècle démontrent que les innovations techniques n’ont pas supprimé les règles traditionnelles, mais les ont complétées. Le tour d’eau, le droit d’usage et la logique collective de gestion sont demeurés centraux, confirmant la continuité d’un système qui a su intégrer le changement tout en préservant son essence.
Ainsi, l’histoire de l’eau à Ouarzazate n’est pas seulement l’histoire d’une technique d’irrigation : c’est celle d’une société, de ses modes d’adaptation, de ses formes de coopération et de son rapport à la rareté. Les documents disponibles, rares mais précieux, constituent aujourd’hui un outil indispensable pour reconstruire cette mémoire et rappeler l’importance de sauvegarder ces traces pour comprendre les dynamiques profondes d’un territoire façonné par l’eau.
